180 jours, Isabelle Sorente (roman)

Je viens de terminer le roman d'Isabelle Sorente, 180 jours, et autant le dire tout de suite, ce bouquin m'a beaucoup plu et en même temps pas mal secoué. Je vais tenter d'expliquer pourquoi.

Publié récemment (pour la rentrée littéraire 2013), ce roman nous permet de suivre six mois de la vie d'un prof de philo qui découvre l'horreur de l'élevage moderne dans une porcherie industrielle en Bretagne (un "atelier de 15.000 unités" comme annoncé pudiquement dans une petite annonce), et n'en ressort pas indemne. C'est le récit de la transformation intérieure profonde d'une homme et des conséquences que cette transformation ne manque pas d'avoir sur son entourage et sa vie.

Le plus grand piège pour un auteur qui choisit un tel sujet, serait d'écrire un essai déguisé, et non un vrai roman. De recycler maladroitement des arguments qui seraient plus à leur place dans une autre forme de narration. De chercher à imposer une certaine vision du monde toute faite au lecteur, sans lui laisser la liberté d'osciller, de douter, de méditer, de ressentir le trouble, la culpabilité, ou encore l'appel d'air que provoque une brusque prise en conscience. Isabelle Sorrente n'est pas tombé dans ce travers: 180 jours est, d'abord et avant tout, un bon roman. Avec une solide instrigue et du suspense. Avec un style assez personnel. Avec des personnages à qui on s'attache, qu'on a envie de suivre pas à pas. Martin le prof de philo timide, poli et bien élevé, très empathique, manquant peut-être un peu de confiance en lui-même mais sachant inspirer confiance aux autres. Camélia, le porcher qui n'en peut plus. Celui-ci prévient Martin:

Ne va pas t'imaginer que tu seras le même en repartant, ne va surtout pas t'imaginer ça, ici on s'endurcit ou on s'écorche vif, autant que tu le saches, il n'y a pas le choix. Alors ce n'est pas plus mal que tu ne t'habitues pas trop vite, je te conseille de revenir demain, tu pourras faire un tour dans le bâtiment E (Engraissement) avec Frank ou dans le bâtiment B (Conception) avec Jean-François, mais ne compte pas sur eux pour te raconter leurs états d'âme: ils ont choisi l'endurcissement, respecte leur choix. Quand les gars se blindent, ils n'ont pas envie que le blindage craque, la peau et les os risqueraient de partir avec, respecte ça. Les écorchés sont plus rares, la plupart des types préfèrent s'endurcir, on dirait que ça fait moins mal, au début en tout cas. Et puis il y a ceux qui changent de stratégie en cours de route, Laurence par exemple, m'a laissé un message pour me dire qu'elle voulait te voir. Elle a commencé à changer je dirais depuis un mois, quand elle a commencé à prendre en photo les truies du bâtiment C (Maternité), celles qu'elle aimait bien avec leurs petits, elle a mis les photos dans un dossier sur son ordi. Maintenant il arrive qu'elle se demande où ces truies sont passées). Arrive que la nuit elle fasse des rêves bizarres.

L'autre qualité du roman d'Isabelle Sorente est qu'elle ne nous fait pas la morale. Comme certains cinéastes qui donnent l'impression d'avoir simplement posé la caméra et laissé vivre leurs personnages sans les juger. Elle décrit, elle ressent et nous fait ressentir. Elle laisse le lecteur face à ses émotions, sans lui donner de clé, d'explications toutes faites qui pourraient le heurter ou le rebuter parcequ'elles arrivent trop tôt ou trop tard. Elle regarde Legai, le propriétaire brutal et machon de la porcherie et Tico, la jeune végétarienne militante et aggressive, de la même façon, c'est à dire avec compassion et de façon humaine. Elle nous invite à comprendre et à ressentir plutôt qu'à juger.

Au-delà de questions simples comme: peut-on et doit-on continuer à manger de la viande ? Isabelle Sorente nous pose des questions plus essentielles et quasi existentielles: Comment en sommes-nous venus à traiter des êtres vivants comme des simples machines à produire de la viande ? Quelle image de nous-même nous renvoie ces lieux sinistres, aseptisés, mécanisés, où survivent des animaux terrorisés, maltraités du premier au dernier jour de leur misérable existence ? Peut-on égorger 800 porcs par heure à l'abattoir et rentrer tranquillement à la maison pour dîner en famille et regarder la télé comme si de rien n'était ? N'est-ce pas s'abaisser soi-même que d'avoir si peu de respect pour la vie, la mort et les souffrances de ces animaux ?

Pour ma part je dois avouer que la précision clinique des descriptions ainsi que le questionnement existentiel, le vertige devant la mort en masse, m'ont fait penser au récit romancé de Robert Merle, La mort est mon métier. On y retrouve notamment les schémas de pensée liés au déni, qui est nécessaire pour se protéger d'une réalité si horrible qu'on n'est pas capable de la regarder en face. Je sais que le parallèle entre les élevages industriels et les camps de concentration a été fait par plusieurs auteurs (Matthieu Ricard lui-même l'évoque dans son Playdoyer pour les animaux), et j'ai envie de rester prudent avec ce type de comparaisons. Mais le côté industriel, optimisé, mécanique de la mise à mort de milliers d'êtres vivants est un point commun indéniable.

La fin de ce roman est assez ouverte: Isabelle Sorrente nous laisse libres d'imaginer le destin des personnages qu'on a suivis et auxquels on s'est attachés. Elle nous laisse libres nous aussi de vaquer à nos occupations (vaquer ou cochonner, c'est selon) mais une chose est sûre: que vous continuiez à en manger ou non, vous ne regarderez plus jamais une tranche de jambon de la même façon.

A lire également: la critique de Macha Séry dans Le Monde et celle d'Anne-Sophie Bellaiche sur le blog "Muses industrielles" de l'Usine Nouvelle

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