Le mot du jour: conditionnement

Petite séance de rigolade ce matin en parcourant d'un oeil distrait le petit guide de justification publiée sur le blog La Pilule Rouge qui recense une soixantaine d'arguments bidon avancés par les carnistes et la manière d'y répondre. Ce guide lui-même est plutôt bien fait, c'est la réponse d'un internaute qui m'a interpellé. Et qui me permet de démarrer une nouvelle série de billets intitulée "le mot du jour".

Voici donc ce qui m'a fait rire, un extrait de la réponse d'un omnivore que je cite avec toutes ses fautes d'ortographe:

Personnellement, je me fou royalement des excuses qu'on pourra me lancer, je mangerais de la viande, je n'ai pas pleuré quand je suis allé égorger un cochon pour le manger, j'ai pris plaisir également quand j'ai essayé la chasse à l'arc.

Pourtant, je ne comprends toujours pas pourquoi, même au sein des 'végans' il y à des différences ? Y a des personnes avec qui on peut discuter, et d'autres qui viennent juste pour t'insulter, car c'est drôle.

Ah je dis pas, j'adore insulter, mes amis, ca vaut le coup et ils me les rendent bien.

Nan sincèrement, je suis perdu dans tous ces délires bizarres, et ton article est.., Franchement mal étudié au final.

Je dirais pas que je ferais mieux, ni même que j'ai l'envie de remonter tous les points que je trouve franchement... J'ai déjà répondus pour Hitler cela dit...

Oh puis merde

La dernière phrase indique clairement l'aporie, c'est à dire le moment où le carniste sent qu'il n'a plus vraiment d'argument en réserve, qu'il ne reste plus que l'invective ou la fuite (dans le cas présent, les deux dans la même phrase). Pourtant, même en l'absence d'arguments valables, le carniste s'accroche à ses convictions avec énergie. Pourquoi ?

En fait il n'y a pas tellement de justifications rationnelles au fait de tuer des animaux terrestres ou marins en 2015 pour se nourrir. Il n'y en a même aucune. Mais l'être humain n'est pas rationnel, sinon il n'y aurait pas des millions d'alcooliques et de fumeurs. Et la Française des Jeux serait en faillite. Et Daech aurait bien du mal à recruter des petits soldats pour des missions suicide. C'est donc une question de psychologie plutôt qu'une question d'éthique, de politique ou d'écologie. Le mot-clé: conditionnement.

Comme le rappelle le scientifique Michel Desmurget, auteur de l'excellent bouquin "TV Lobotomie" (et de nombreuses conférences dont celle-ci disponible en vidéo) le cerveau humain n'est pas étanche. Il est même "plein de trous". Ce sont ces trous qu'exploitent la publicité bien sûr, mais aussi toutes les dictatures du monde et parfois les religions.

L'une des choses que l'expérience montre (et je parle aussi bien d'expériences historiques comme le fascisme italien ou d'expériences scientifiques comme les chiens de Pavlov) c'est que le bourrage de crâne, ça marche. Triste et simple vérité ! Il suffit de répéter n'importe quelle phrase plusieurs centaines de fois, avec conviction, pour qu'elle s'imprime dans le cerveau. Et bien sûr ça marche encore mieux avec des cerveaux jeunes et malléables comme celui des enfants. Ensuite, peu importe que le message soit "Staline est le père du peuple", "Il n'y a qu'un seul Dieu et Mahommet est son prophète", ou encore "Consommez du lait de vache trois fois par jour": une fois que c'est imprimé, en général, c'est pour la vie.

L'immense majorité des gens en Europe et aux États-Unis ont subi ce conditionnement. C'est simple: prenez une chaîne de télé généraliste, et comptez le nombre de pubs pour la viande et le lait en une heure. Multipliez par trois (temps moyen passé devant la télévision), puis par 365 (nombre de jours dans l'année) et vous comprendrez qu'avant d'avoir atteint l'âge de 7 ans, un enfant a déjà été bombardé plusieurs milliers de fois par un message l'encourageant à consommer viande et produits laitiers. Michel Desmurget remarque d'ailleurs, chiffres à l'appui, que les enfants passent plus d'heures dans l'année devant la télévision que devant leur instituteur !! Et comme si ça ne suffisait pas le lobby du lait organise des campagnes de désinformation massive dans les écoles. La plupart des instituteurs y contribuent bénévolement, en croyant sincèrement oeuvre à l'éducation et à la santé des enfants en leur recommandant de prendre "3 produits laitiers par jour". Ils ont été conditionnés eux aussi dès l'enfance ! En réalité si on ouvre les yeux on découvre assez vite que les trois quarts de l'humanité sont intolérants au lactose et que les régions du monde où l'on consomme le moins de lait sont aussi celles où il y a le moins d'ostéoporose, ce qui remet fortement en cause le message 'lait = calcium = bon pour les os"...

Sortir du conditionnement n'est pas facile. C'est un peu comme sortir de "La Matrice". C'est possible bien sûr mais cela demande du temps, de l'énergie, et un certain courage. Comme arrêter de fumer, ou traiter un problème de dépendance aux jeux vidéos, ça ne se fait pas du jour au lendemain. La pratique de la méditation peut aider, dans la mesure où elle procure de la sérénité, une grande liberté d'action et qu'elle favorise les prises de conscience. L'accompagnement peut aider également: pour ma part le chemin suivi par les membres de ma famille vers le végétarisme et la compassion depuis trois ans m'a beaucoup apporté.

J'ai été moi-même victime de conditionnement, c'est très net. Pendant longtemps un repas sans morceau de bidoche ne me paraissait pas un "vrai" repas, ça me faisait tout drôle. Même s'il y avait tout ce qu'il faut dans l'assiette pour bien se remplir le bide, dans la tête c'est différent. Une sorte de peur inconsciente de ne pas être vraiment nourri si on n'a pas consommé un morceau d'animal mort. Cette peur n'est pas innée, elle n'est pas naturelle: c'est le résultat d'un conditionnement, d'une sorte de programmation du cerveau durant l'enfance. (Je pense que c'est la raison pour laquelle certains véganes aiment bien les simili-carnés, produits végétaux qui cherchent à imiter le goût et la texture de l'escalope de poulet, des crevettes, de la saucisse. En fait la gastronomie végétale permet précisement de se libérer de ça, d'essayer des formes, des textures et des couleurs infiniment plus variées et apétissantes qu'une vieille entrecôte-frites ! fermons la parenthèse). La bonne nouvelle c'est qu'on peut réviser le programme, rien n'est gravé dans le marbre heureusement ! Par conséquent le conseil numéro un qu'on pourrait donner à un omnivore curieux ou en conversion: éteignez votre télé, ou même revendez-la ! Commencez par récupérer votre temps de cerveau humain disponible.

Se positionner dans un dialogue face à un(e) omnivore victime de conditionnement requiert un certain doigté, un équilibre subtil. Deux choses sont à éviter: d'une part donner à mon interlocuteur l'impression que c'est "chacun son choix" et que je trouve l'exploitation des animaux normale bien qu'à titre personnel je choisisse de l'éviter. D'autre part dire à mon interlocuteur "t'as été complètement lobotomisé, grosse bête", ce qui est évidemment contre-productif. C'est comme dire à quelqu'un qui se met en colère: "T'es drôlement énervé, calme-toi dis donc !" en général ça ne le calme pas du tout !! Le défi est donc d'arriver à entre-ouvrir la porte, à provoquer ou encourager le début d'une prise de conscience. Les mots à utiliser dépendent de l'interlocuteur et du contexte. Il faut surtout accepter à l'avance le fait que le déclic ne se produira pas forcément de façon instantanée et visible. Les techniques de communication habituelles comme la CNV peuvent aider. Dire "je" plutôt que "tu" est efficace. Préférer les formulations positives aux formulations négatives. Votre interlocuteur peut accepter d'entendre "j'ai choisi de manger uniquement des produits végétaux pour limiter les souffrances inutiles et protéger les ressources naturelles qui sont limitées" plus facilement que "tu mange de la viande gros salopard c'est dégueulasse et en plus ça bousille l'environnement".

Il faut savoir de plus que la colère est une réaction fréquente des victimes du conditionnement lorsqu'on remet de cause de manière trop explicite leurs croyances bien ancrées. Il suffit parfois de dire "je ne mange pas de viande" sans autre explication pour entendre de drôle de noms d'oiseaux (extrémiste, hippie, bobo, sectaire, etc) , et subir une leçon de morale en prime (ce qui est un comble mais nous l'avons tous vécu).

C'est pourquoi il est bon de savoir couper court lorsque ça tourne au vinaigre. Là encore ce n'est pas évident de sortir d'un conversation qui prend un tour aggressif. Un certain travail sur soi, qui évite à l'ego de s'en mêler en cherchant à avoir le dernier mot à tout prix, peut aider à ça. On peut juste prendre acte du désaccord et changer de sujet. Si le conditionné insiste, une technique très efficace quand on a la présence d'esprit de la mettre en oeuvre est le jeu du silence. On laisse son interlocuteur baver sans prononcer une parole, mais en exprimant qu'on est pas d'accord par le langage non verbal, par exemple en le regardant fixement. Efficacité garantie.

Pour finir, passons la question au niveau politique: comment aider 60 millions de personnes à se libérer d'un conditionnement qui existe depuis un siècle, sachant que ce conditionnement porté par la société est également soutenu par des lobbys au poches profondes qui investissent massivement dans le bourrage de crâne sous toutes ses formes ? Très bonne question. Eh bien, on peut commencer par adhérer à une assocication, ou démarrer un blog... et pour se donner du courage on peut se rappeler le mot de Victor Hugo: "Il n'est rien au monde d'aussi puissant qu'un idée dont l'heure est venue".

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