La libération animale, et après ?

Le centre des congrés de la Cité des Sciences hébergeait samedi 30 mai une conférence organisée par l'association L214 et les Cahiers antispécistes. Il est probable que des vidéos seront mises en ligne, mais comme j'ai pris des notes (et j'étais bien le seul dans tout l'amphi), pourquoi pas les partager avec vous ? Ces notes sont sans doute incomplètes et leur retranscription mêlera certaines réflexions personnelles au propos des auteurs, mais n'est-ce pas l'utilité d'un blog précisément, de pouvoir écrire ce qu'on a vu, senti, entendu et pensé en toute liberté et en assumant une part de subjectivité ?

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Première remarque: la foule ! La salle est bondée et la conférence, bien que payante, était reservé plus un mois à l'avance. Est-ce la preuve qu'un vrai mouvemene est en marche, et que le véganisme, autrefois réservé à une poigné de militants, est en train de devenir un mouvement beaucoup plus large ? Je vois plus de nettement femmes que d'hommes dans l'assistance, et surtout de jeunes adultes.

Après un mot d'accueil de Brigitte Gothière (co-fondatrice de L214 et des cahiers anti-spécistes) la parole est donnée à Peter Singer. Ce philosophe se situe dans la ligné des utilitaristes (Jeremy Bentham et John Stuart Mill). Il nous raconte que c'est après avoir discuté avec un végétarien à Cambridge qu'il a eu l'envie d'étudier la question animale d'un point de vue éthique. Il en vint assez rapidement à l'évidence, déjà esquissée par Bentham deux siècles plus tôt: il n'existe aucune justification morale à l'exploitation des animaux, êtres sensibles, intelligents, autonomes, capables de souffir et désirant le bonheur. Une philosophie basée sur la recherche du bonheur pour le plus grand nombre ne peut donc pas exclure les milliards d'animaux qui partagent cet écosystème avec nous. Ce constat simple (obvious) est le point de départ de La libération animale, publié en 1975 et livre fondateur du véganisme.

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Peter Singer décrit un double chemin que peuvent suivre les personnes sensibles à la cause animale: un chemin personnel (cesser de manger de la viande et du lait, de porter du cuir) et un chemin politique (militer dans une association, manifester, informer, et toute autre forme d'action). Il aborde la controverse classique: faut-il opposer le welfarisme, qui veut améliorer les conditions de vie des animaux d'élevage, et l'abolitionnisme, qui demande que toute forme d'exploitation cesse immédiatement ? Pour Peter Singer, cette opposition est contre-productive. Si l'on souhaite réduire les souffrances des animaux tout progrès même minime est bon à prendre. Par ailleurs des normes de bien-être animal plus élevées rendent la viande plus onéreuse ce qui peut aider à diminuer sa consommation. De plus les pays où les normes pour l'élevage sont les plus exigeantes sont également ceux où il y a le plus de végétariens, preuve que les deux approches ne sont pas incompatibles. Enfin il faut être réalistes et garder en tête que l'abolition ce n'est pas demain la veille (not anytime soon) et qu'on n'y parviendra sans doute pas d'un coup.

En bref, tout est bon à prendre, tous les efforts qui vont dans la bonne direction sont les bienvenus. Ainsi les simili-viandes à base de tofu ou de tempeh (qui sont aux carnistes ce que les patchs de niocotine sont aux fumeurs). Ainsi les produits de remplacement par exemple pour les oeufs dans la mayonnaise industrielle, pourvu qu'ils soient 1) sans cruauté 2) écologiquement durables 3) économiquement viables.

En réponse à une question sur les différences culturelles entre le Royaume-Uni (où les végériens sont considérés avec respect et la plupart des restaurants proposent des menus véganes) et la France (où l'on voit des végétariens comme des fous, des extrémistes carencés, ennemis de la tradition et irresponsables), Singer cite Bentham qui écrivait:

Les français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d'un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin.

Donc sur l'esclavagisme la France était plutôt en avance sur l'Angleterre à l'époque. Il avant également l'hypothèse que la tradition philosophique française est davantage centrée sur l'homme (humaniste).

Autre question sur l'augmentation de la consommation de viande en Chine en en Asie. Peter Singer m'append (je l'ignorais) que la consommation de viande a atteint un pic aux États-Unis où elle baisse légèrement depuis quelques années. Il serait évidemment souhaitable pour nous tous que la Chine découvre les bienfaits du végétarisme avant d'atteindre un pic du niveau des USA ou même de l'Europe. Heureusement les traditions culinaires asiatiques intègrent des produits comme le tofu ou le seitan ce qui pourrait aider.

Quant aux religions, Singer rappelle que le véganisme n'est pas une religion mais un mouvement éthique. Comme le mouvement pour la libération des esclaves ou l'égalité de droits pour les homosexuels, il peut transcender les clivages politiques et religieux. Le dialogue avec les responsables éminents des grandes religions pourrait aider à faire progresser la cause [Note de l'auteur de ces notes: concernant les religions du Livre qui prônent que l'homme a une âme et pas les animaux, je crains pour ma part que ces religions fassent partie des ennemis les plus acharnés de la libération animale. Je serais vraiment heureux et fier si le pape François prenait parti pour les animaux, ne serait-ce qu'en condamnant le foie gras ou la corrida, mais on en est bien loin].

Peter Singer ne condamne pas les medias, il voit en eux un simple reflet de la société [Là encore je suis moyennement convaincu: l'influence néfaste du lobby de la viande et du lait, avec leurs campagnes de désinformation massive, crève les yeux].

Pour finir, le philosophe australien nous rappelle que le véganisme [Il n'utilise pas ce mot d'ailleurs mais depuis qu'il est entré dans le petit Robert pourquoi ne pas l'employer] n'est pas d'une croyance irrationnelle mais une attitude éthique; que n'importe quelle personne qui souhaite conformer sa vie à une certaine morale devrait l'adopter. Qu'il ne s'agit pas d'être parfait (et donc de culpabiliser si un jour on mange une part de quiche aux lardons) mais de faire du de notre mieux pour le bien-être de tous. Il nous encourage à l'optimisme en nous rappelant que ce qui était considéré comme normal il y a quelques décennies (comme la Ségrégation aux États-Unis ou le fait de fumer dans une salle de conférence comme celle-ci) a fini par être interdit et surtout par par être considéré comme anormal et amoral par la plupart des gens.

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L'intervenant suivant est Matthieu RicardEst-il nécessaire de le présenter ? Je dirai simplement que j'ai beaucoup aimé ses trois Plaidoyers: pour le bonheur, pour l'altruisme, pour les animaux et que c'était une certaine émotion pour moi autant qu'un grand plaisir de le voir de mes yeux. Il parle rapidement quoiqu'avec une grande clarté, avec bonté autant qu'avec une bonne dose d'humour, et je dois m'accrocher pour suivre le rythme en prenant des notes. Par chance il évoque des notions développées dans son Plaidoyer pour l'altruisme qui me sont un devenues familières comme la détresse empathique par exemple.

Très percutant, Matthieu Ricard entre tout de suite dans le vif du sujet en nous rappelant qu'il y a deux siècles on torturait sur la place publique, et que beaucoup de gens se déplaçaient pour profiter du spectacle. Que la dernière "sorcière" a été brûlée en 1825. Et pourtant l'esclavage et la torture ont été abolis, au moins sur le papier. Ce qui était considéré comme normal est vu aujourd'hui comme un crime. Cependant il reste un fossé éthique immense entre la vie humaine dont la valeur non négociable est officiellement reconnue, et la vie animale réduite à rien, ou à une simple valeur marchande. Or la science nous montre bien que les animaux souffrent comme nous (lorsqu'on songe qu'il y a encore 30 ans on opérait des bébés sans anésthésie car on pensait qu'ils ne souffraient pas comme des adultes...). Elle nous montre aussi qu'il n'y a pas de "saut quantique" entre l'homme et les autres espèces.

Kafka disait que la guerre est un "prodigieux manque d'imagination". Se mettre à la place de l'autre [et donc imaginer ses souffrances] est la clé.

On veut bien sûr cacher les animaux d'élevage: il y a beaucoup de violence a la télé et au cinéma mais les chaînes refusent de diffuser les images tournées dans les élevages ou les abattoirs par des militants au prétexte que "ça pourrait choquer". Notre attitude envers les animaux est marquée par la dissociation morale visible dans des assertions comme:

  • les animaux n'ont pas d'âme
  • ils n'existent que pour satisfaire nos besoins
  • ils ne souffrent pas

Nous inventons également mille et unes excuses pour nous justifier:

  • la tradition,
  • la chaîne alimentaire,
  • les lions et les antilopes,
  • la nécessité

Un autre argument réthorique classique: pourquoi s'occuper des poules et des lapins alors qu'il y a des enfants qui meurent de la guerre en Syrie ? On peut répliquer en citant Lamartine ("on n'a pas deux coeurs, un pour les hommes et un pour les animaux, on a un coeur ou on n'en a pas"). Ou bien en rappellant que la bienveillance est une attitude, pas un gâteau, et qu'on peut l'appliquer à tous sans préférence, sans priorités. Enfin, les gens qui emploient cet argument passent certainement du temps à jouer au foot, collectionner les timbres, lire des blogs véganes ou aller à la plage: à moins de consacrer 100% de leur énergie aux orphelins de Syrie (et on ne peut que les applaudir et les engourager s'ils le font) personne ne peut employer ce type d'argument sans hypocrisie.

Contrairement à une idée reçue (et Matthieu Ricard nous montre de nombreuses courbes) la violence est en constante diminution depuis des siècles: tortures, guerres, homicides, violences domestiques: quelle que soit la métrique ou la région du monde choisie les courbes sont dans le même sens. À moins de vouloir ériger le droit du plus fort en règle morale, on ne peut donc que souhaiter l'extension de la bienveillance au plus grand nombre, au-delà de la frontière de notre espèce.

À une militante qui évoque le caractère à peine supportable des quelques images vidéo montrées par Matthieu Ricard (qui illustrent les traitements ignobles et inhumains dans les élevages), le moine lui rappelle que la détresse empathique passagère est bonne en soi: celui qui ne la ressentirait pas est un psychopathe. Cependant la détresse que nous ressentons face à la souffrance d'autrui ne doit pas nous conduire à détourner le regard, mais elle doit faire place au courage et à la détermination de l'altruisme. à la force de la bienveillance.

Matthieu Ricard nous rappelle l'importance de la coopération et de l'empathie dans l'évolution, et le fait que les espèces évoluées (dont la nôtre) l'ont beaucoup développée, bien plus que l'art du conflit en réalité. La bienveillance ne connaît pas de limites. En aimant les animaux, on aime mieux les hommes. Tout être a le désir fondamental de ne pas souffrir, il s'agit simplement de reconnaître ce désir chez l'autre. Et d'oser l'altruisme.

Vous l'aurez compris, la présentation de Matthieu Ricard dépasse de loin la question animale, et je suis en train de ramer pour trouver les mots justes et exprimer à quel point je trouve son message non seulement juste mais aussi bienveillant et bienfaisant, source d'énergie et d'enthousiasme.

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Après une pause nous retrouvons Aymeric Caron, auteur de No Steak (dont j'ai lu une bonne partie et dont je parlerai un jour dans ce blog). Le journaliste répond aux questions d'Alex Taylor, animateur de cette conférence. J'aime bien son côté carré, viril, à l'aise dans ses pompes et sur le plateau, sans arrogance pour autant. Le "pourquoi" ayant été largement couvert par les précédents intervenants, il nous parle plutôt du "comment": comment faire progresser la cause animale, cohabiter et dialoguer avec les omnivores. Il nous rappelle que c'est un changement qui prendra du temps, et qu'il est important de toujours maintenir les conditions du dialogue. Les idées nouvelles sont portées par des militants, mais parfois aussi par des personnalités célèbres pour autre chose et qui apportent une forme de crédibilité quand ils soutiennent une cause. Aymeric Caron nous donne un exemple avec David Beckham: il est hétérosexuel et ce n'est pas du tout un militant de la cause gay, mais un journaliste lui ayant demandé si ça le dérangeait que certains hommes puissent le regarder avec désir, il a simplement répondu avec le sourire: "Non, pourquoi ? En quoi ça me dérangerait ?" ce qui a certainement aidé beaucoup de gens à accepter l'homosexualité comme une chose normale qu'on peut regarder avec bienveillance. À propos de la voie politique (essayer de sensibiliser les députés par exemple), il déplore que les lois existantes ne sont pas appliquées. À propos d'un certain lapin tué en direct à la radio Danoise et qui a fait le buzz, Aymeric Caron, en bon spécialiste des médias, reconnaît que cette action a eu une grande efficacité malgré son éthique plus que douteuse (l'animateur voulait interpeller les mangeurs de viande sur leur hypocrisie, la plupart d'entre eux n'ayant pas assez de cran pour tuer un animal de leurs propres mains).

Les omnivores se caractérisent par leur irrationalité, ce sont eux qui font preuve de sensiblerie, c'est à dire d'une sensibilité sélective. Les animaux mignons et doux à caresser (chats, chiens, parfois lapins et chevaux) sont cajolés et protégés, tandis que les animaux d'élevage sont méprisés et maltraités. Nous, les végétariens, sommes les plus rationnels, nous avons la logique pour nous, et c'est une grande force. Le véganisme n'est pas une croyance ou une religion mais un choix éthique et rationnel. Cette rationnalité devrait nous permettre une discussion calme et apaisée avec tous. Nous ne devons pas nous exclure de la vie sociale (dîners en ville, cantines scolaires, ...) mais simplement assumer qui nous sommes. Il vaut mieux pour Aymeric Caron noyauter le système pour le faire changer plutôt que se cantonner à une posture anti-système, dans une forme de marginalité.

A propos du steak "imprimé en 3D", une personne dans la salle nous apprend qu'il est en fait produit avce du sérum foetal bovin et des cellules souches, et que ce produit expérimental est donc tout sauf exempt de souffrance animale. Aymeric Caron nous rappelle alors l'importance essentielle du travail des militants pour aller chercher l'info qu'on voudrait bien nous cacher, et la révéler au public.

Quelles victoires espérer en France, pays où l'on gave les canards, où les militants anti-corrida sont fichés par la police anti-terroriste, où des militants se lancent dans une grève de la faim pour lutter contre la vivisection des singes ? Il faut être persévérants et patients, ne pas renoncer. Au Pays-bas un Parti des Animaux est représenté au Parlement. En France malgré l'importance du conservatisme, l'opinion semble prête à changer, le moment n'a jamais été aussi favorable à des progrès dans les droits des animaux.

Concernant la vitamine B12 en comprimés, Aymeric Caron nous rappelle que les animaux d'élevage eux aussi sont complémentés en B12 et que la B12 ingégée par les omnivores n'a rien de "naturel" [Je vous renvoie à l'article les animaux-emballages qui fait le tour de cette question].

Une militante qui dit qu'on devrait parler du respect des animaux uniquement, et arrêter d'invoquer la santé ou l'environnement dans les motivations pour devenir végétarien. Non, répond le journaliste, tous les moyens sont bons pour faire progresser la cause, certaines personnes sont plus sensibles à certains arguments, il vaut mieux faire flèche de tout bois. À une question concernant le plaisir gustatif (le fameux "j'aime trop la viaaaaaande !") Aymeric Caron nous rappelle que si la culpabilisation est en général contre-productive, le plaisir n'est pas une justification morale. Et c'est Matthieu Ricard qui enfonce le clou en disant simplement que notre liberté a une limite, et que cette limite est la souffrance d'autrui. Un principe lumineux qui peut guider nos actes dans cette situation comme dans bien d'autres ! Peter Singer ajoute que ce qui paraissait habituel il y a quelques décennies, comme la Ségrégation ou la peine de mort, paraît aujourd'hui impensable. Une fois que la bascule a eu lieu, souvent avec l'aide de la loi, on s'habitue à l'idée que ce qui est désormais interdit l'est pour une bonne raison.

Il y a encore beaucoup de questions, sur le pouvoir de l'argent (les lobbys sont puissants et le matraquage publicitaire énorme, mais les végétariens ont une intégrité morale et une sincérité qu'on ne remet pas en cause et qui les rend crédibles), sur le chantage à l'emploi qui serait perdu si on fermait les abattoirs (un refrain qu'on entend aussi à propos des centrales nucléaires, et que je trouve personellement d'une connerie et d'une mauvaise foi écœurantes), la "préservation" des espèces domestiques (mais ne vaut-il pas mieux préserver les espèces sauvages dont une grande partie est directement menacée par l'extension de l'élevage et de l'agriculture intensive qui l'accompagne ?), sur le statut juridique des animaux (aux États-Unis des chimpanzés sont en passe de se voir reconnaître des droits en tant que personnes non humaines).

Je ne peux pas tout citer mot à mot et ce ne serait guère utile d'ailleurs car des vidéos de la conférence seront probablement mises en ligne. Mon impression d'ensemble sur cette conférence: d'abord le grand plaisir d'écouter des intervenants de grande qualité, dont j'avais beaucoup apprécié les livres. Ensuite la salle était pleine surtout de militants, de personnes déjà convaincues, on n'a sans doute pas assisté à la conversion massive d'omnivores impénitents. Mais je repars de cette après-midi plein d'énergie et de confiance, plus déterminé que jamais à poursuivre sur le chemin d'un monde plus juste, dès maintenant, par mes choix quotidiens mais aussi, de plus en plus, par le militantisme.

Et je voudrais terminer en disant un grand MERCI aux militants de L214 qui prouvent une fois de plus leurs incroyables qualités d'organisateurs et leur dévouement admirable. Que de sourires, que de gentillesse et que d'efficacité ! Merci.

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